La nuit, tous les hommes sont gris.

[réminiscence d’un trajet de train, le 16 mars 2016 : une température un peu fraîche pour la saison ne laissait rien présager des chaudes agitations qui animèrent la rue peu de temps après à propos d’une certaine loi travail, Clinton avait déjà gagné et, depuis un an, Interstellar trust la majorité des conversations ciné-SF. Mais ce 16 mars : Midnight Special sort… quelques bières fraiches et une analyse à chaud]

Quel est le dernier vrai film de science-fiction que vous ayez vu?

Ce mercredi sortait au cinéma « Midnight Special », dernier né SF du très bon Jeff Nichols, « jeune » réal qui peux se targuer d’avoir une filmo assez folle, avec notamment un « Take Shelter » magistral et un « Mud » encensé par la critique (honte à l’auteur de ces lignes qui ne l’a d’ailleurs toujours pas vu. Heureusement que le correcteur , lui, l’a vu).

Avec Midnight, Nichols renoue avec son acteur fétiche, Michael Shannon, qui se retrouve accompagné du jeune Jaeden Lieberher, mais aussi de Joel Edgerton (Warrior, Exodus, Gatsby) et Kristen Dunst (Spider-Man, Spider-Man et Spider-Man).

Avant de dire quoi que ce soit, je précise que n’ai pas eu l’occasion de le revoir, vous me pardonnerez mes errements. Au menu de ce soir des imprécisions donc, mais également du bon gros spoiler, dotant plus dommageable que le parti pris du réalisateur est de ne donner que très peu d’information de base. J’en ai déjà trop dis en annonçant que c’était de la SF, mais ça vous l’aviez certainement déjà lu ailleurs…

Alors donc !

Le film commence avec une scène d’intro aussi sombre que captivante : une vieille ford s’enfonce dans la nuit, phares éteints. Au volant, Lukas conduit à l’aide de lunette de vision nocturne (malin !) au côté d’un homme à la figure grave, Roy. Les deux sont armés. Sur la banquette arrière un jeune garçons, portant de son côté des lunettes de plongée et un comics dans les mains, à besoin lui de lumière pour suivre le cours de son histoire. Roy lui demande de ne pas lire ces conneries, et rappelle à l’enfant, ainsi qu’au spectateur, qu’il faut bien différencier ce qui est réel de ce qui ne l’est pas.

Une radio de police nous fait comprendre que ces individus sont en cavale mais nous ne connaissons ni le motif, ni la relation qu’il existe entre les personnages. Une seule certitude, une menace plane sur le véhicule, reste à savoir si elle en émane ou si elle est extérieure.

Écran titre.

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Après ce démarrage un brin anxiogène, mais diablement excitant, on comprend vite que notre cher réalisateur sera avare en information. Pas d’inquiétude cependant, ce qu’il nous propose est ailleurs, de toute façon ce n’est même pas un film de science-fiction. Voilà…

Car, le tour de force du film est d’introduire l’étrange dans le quotidien, l’extraordinaire dans ce qui est de l’ordre du banal, bref, nous sommes face à un film fantastique. A partir de là, deux éléments participent à cette idée : l’ancrage dans le réel, puis le doute.

Un réel doute

Plus besoin de présenter ce rapport au territoire caractéristique des œuvres de Nichols : l’Amerique profonde, la vrai, c’est celle de son enfance, celle qui à les pieds sur terre. Aucun faux-semblant ici, on reste sur une approche très similaire à celle retrouvée dans Take Shelter, quasi documentaire. Si l’Amerique est vrai, le futur c’est maintenant : les technologies utilisées existent et sont liés à des problématiques d’actualités (surveillance/NSA/drone)

On aussi retrouve ce rapport au réel dans le traitement des scènes d’actions. Aussi rare que précieuses, le tour de force est d’avoir rendu ces dernières fortes, rythmées et parfois même violente. Le tout sur des actions qui sembleraient bien banales dans un contexte de film d’action. Comme dans le réel, un accident de voiture est un événement exceptionnel, tirer un coup de feu l’est tout autant, etc… A côté de ça, on sens une réelle économie de moyen dans la réalisation, avec des matériaux simples et un minimum de post-production, et cela de manière tout à fait efficace.

Autre élément nous ancrant dans le réel : un soucis du détails complètement fou. C’est quelque chose de difficile à décrire, prenons un petit exemple : l’un de nos personnages principaux sort de sa planque, il a un sac en plastique qui semble remplit de bouffe, ça semble tout con. L’élément et bien présent à l’écran, rien ne nous l’a montré avant, rien ne nous le remontrera après, mais c’est un exemple parmi d’autre de détails qui ancrent le film dans le réel. Cela peut pourtant paraitre logique, s’ils voyagent ils auront faim à un moment opu un autre. C’est de l’ordre de l’anecdotique, pourtant quelque chose se passe.

On ne se rend pas compte, mais en allant au cinéma on accepte certaine convention, qui sont parfois en décalage plus ou moins prononcé avec le réel. L’une d’entre elle voudrait que tout ce qui est montrée à l’écran soit signifiant (ex : les héros ne vont pas aux toilettes sauf si cela fait avancer l’intrigue). Il suffit d’aller voir le dernier Nolan, qui pousse cela à son paroxysme, pour s’en rendre compte : si l’on nous montre un objet ou un événement, on en comprend rapidement sa présence à l’écran. Pire – ou pas – une élément restant inexpliqué un certain temps aura beaucoup de chance de faire partie du dénouement de l’intrigue : une montre en panne, un livre qui tombe, ou même un tas de poussière. Bref, chaque plan, chaque objet, chaque moment est filmé dans un but précis (normal) et va avoir un impact sur la suite (pas forcement normal). Sauf que dans une démarche “réaliste”, comme celle proposée par Midnight Special, tout n’est pas exceptionnel, tout n’a pas forcement de sens profond, ou en tout cas pas de notre seul point de vue. Alors : team sac de bouffe ou tas de poussière ?

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« si seulement j’avais une montre cassée »

Être assis et ce laisser porter par l’image, sans le filtre du “sur-signifiant”, fait finalement un bien fou. Et cela contamine également l’intrigue qui ne donne que très peu de clé , ou du moins pas plus que nécessaire, dans son déroulé. Pas assez pour comprendre mais suffisamment pour réfléchir. Le cerveau se repose, sans être pris pour un con : on suit l’histoire, on lâche prise. Les questions sont là, mais on sent que les réponses ne seront pas immédiate, voir tout simplement pas résolue.

Le rapport au doute fait d’ailleurs parti de cet ancrage dans le réel, cette narration s’approche de ce que l’on vit tout les jours : nous n’avons pas connaissance des choses avant de les avoir entendues ou expérimentées.

Au bout d’un quart d’heure on comprends que Roy est la père du gamin, au bout d’une d’une demi-heure que le gamin à des pouvoirs, au bout d’une heure ce qu’il veut, etc… En général on se doute déjà de quelque chose, on sent venir certain éléments quelques minutes avant de les apprendre, mais sans aucune certitudes.

Là ou cela devient intéressant, c’est qu’en nous obligeant à lâcher prise sur ce que l’on est sensé savoir ou non, Jeff Nichols met en place sa stratégie du doute et nous déstabilise suffisamment pour faire émerger le fantastique.

Exemple, la scène dans la station service, extérieur nuit : l’on y voit une explosion et des flammes tomber du ciel, seul l’enfant semble la voir. Un adulte intervient et va vers l’enfant, on ne voit plus rien à l’écran, plus de feu, plus de son. Tout est fait pour que le spectateur pense à une simple vision de l’enfant, pourtant elle revient en force, tout à fait réelle, quelques minutes après pour véritablement s’abattre, tel un déluge de feu,  sur la station service. Difficile de croire ce que l’on voit de premier abord.

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station essence et lunettes de piscine : la classe à Dallas

Lumière et compréhension

Cette narration inhabituelle déconcerte : à la sorti du ciné, on entend quelque commentaire sur l’apparente absence de narration, de sens, de liant, bref : « il n’y a pas d’histoire ». Pourtant la trame narrative est semblable à celle d' »ET » : un alien cherche à rejoindre les siens. Son état de santé s’affaiblit et des humains l’aident dans sa quête, tandis que des forces gouvernementales américaines tentent de mettre la mains sur lui.

La clé de lecture principale est certainement de suivre le rapport entre l’évolution de l’histoire et la lumière. On partait d’une scène d’intro très sombre, quasi noir, pour voir le film s’éclaircir , à l’image comme dans nos esprits, au fur et à mesure que l’on apprend à connaître les personnages, leur histoire, leurs motivations. De scènes nocturnes, la lumière et le savoir gagnent du terrain jusqu’à la scène finale qui montre à la lumière du jour, tout ce qui était déjà là mais invisible à l’œil du spectateur (dur de résister à la tentation de vous spoiler totalement la fin ici). Si le surnaturel est caché à l’œil sans savoir, cela peut s’appliquer à notre propre réel, hors film. S’effectue alors un subtil glissement du surnaturel dans le réel. Nichols arrive ici à rendre le réel magique. Et c’est beau putain.


Voilà : après le film n’est pas exempt de défaut. Les relations père/fils sont lourdes, très lourdes, le gamin omniscient énerve rapidement avec ses « Fais moi confiance. Je sais » , « Ne t’inquiète pas, tout ira bien » suivit de regards dans le vide et autres poses dramatiques. On a une inversion des rôles déconcertantes, voir plutôt drôle (est-ce vraiment l’effet voulu ? ) père/élève – fils/guide, mais qui agace vraiment à force de répétition.

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le ptit est tellement au top niveau lumière/savoir que ça lui sort des yeux

Même si cela répond à une certaine logique, on ne peut qu’évoquer les petites longueurs, ici et là, qui si elle on beau donner plus de force au scène d’action, font parfois paraître le temps un peu long. Parce que oui, imiter le réel, c’est aussi imiter ce qui est chiant mais bon. Et puis plein de trucs, j’en suis sur très intéressants, sur le rapport père/fils, foi/humanité, blablabla…

Mais reste que l’on ressort K.O, peut être moins ému que devant un Mud mais qu’importe, un excellent film de science-fiction qui évite les Android et l’espace ça ne court pas les rues. On tient sans doute son meilleur représentant depuis 10 ans.

En résumé Midnight special c’est la croyance d’un Malick, le fantastique humaniste d’un Spielberg, et la force d’un uppercut du droit. Donc voilà, va voir ce film, ne t’inquiète pas, tout ira bien…

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